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Prise de vue
En forgeant un nouveau style lyrique qui influencera l'Europe entière, Pier Francesco
Cavalli s'affirme comme le plus important compositeur dramatique après Claudio Monteverdi.
Sa carrière est indissociablement liée à l'histoire des institutions musicales vénitiennes
: il grandit au sein de la Capella ducale de la basilique Saint-Marc, dont il gravira
un à un tous les degrés de la hiérarchie, et les premiers théâtres lyriques publics
et payants de Venise verront la création de la plupart de ses opéras.
Une carrière vénitienne
Pier Francesco Caletti Bruni naît le 14 février 1602 à Crema, dans une des provinces
de la terra ferma (possessions continentales de la Sérénissime République), située
dans la plaine lombarde, non loin de Milan. De 1614 à 1616, cette cité est placée
sous l'autorité d'un nouveau podestà (gouverneur), Federico de Cavalli. Sans doute
séduit par la voix du jeune Pier Francesco, ce riche patricien prend l'enfant sous
sa protection, l'emmène avec lui à Venise en 1616 et se charge financièrement de
ses études. Le 18 février 1617, l'enfant est inscrit dans les registres de la maîtrise
de la basilique Saint-Marc sous le nom de Pietro Francesco Bruni Cremasco.
Claudio Monteverdi (1567-1643) avait été nommé maestro della Capella en 1613
: dès son arrivée, Pier Francesco peut donc travailler sous sa direction. Adulte,
il deviendra l'un de ses plus proches collaborateurs, et il témoignera longtemps
après la mort de son maître de toute l'estime qu'il avait pour lui, assurant les
reprises et les éditions posthumes de ses œuvres. Le talent particulier du jeune
puer cantor est très vite décelé. En 1620, il est nommé organiste à l'église Santi
Giovanni e Paolo, recevant 30 ducats de salaire annuel (il sera destitué de ce poste
pour d'obscures raisons en 1630). En 1625, sa première composition est publiée par
Leonardo Simonetti à Venise dans un recueil de motets pour voix seule - la Ghirlanda
Sacra -, parmi d'autres pièces de Monteverdi, d'Alessandro Grandi, de Giovanni Rovetta,
notamment. Il est appointé comme ténor de la Capella ducale à partir de 1628. En
1630, il épouse Maria Sozomeno, une jeune fille d'une famille patricienne, les Sozomeni,
qui mourra en septembre 1652. Son salaire est régulièrement augmenté, et il se présente
en 1639 au poste de second organiste de la basilique. Sa nomination sera confirmée
le 22 janvier 1640, les registres mentionnant cette fois le nom de Francesco Caletti,
detto Cavalli, pseudonyme qu'il avait adopté en hommage à son ancien protecteur.
L'année 1639 est doublement décisive : outre sa réussite au concours de second organiste,
elle voit le 24 janvier la création triomphale des Nozze di Teti e di Peleo, son
premier opéra (sur un livret de Orazio Persiani), au Teatro San Cassiano de Venise.
Cet établissement avait été, en 1637, le premier à produire des spectacles lyriques
publics et payants en Europe.
Le « maestro di capella » de Saint-Marc
Parallèlement à sa carrière de compositeur d'opéras, Cavalli poursuit son ascension
dans la hiérarchie de la Capella di San Marco. Dès 1640, il obtient une nouvelle
augmentation, et ce « second organiste » reçoit 200 ducats par an, tandis que Monteverdi
(le maître de chapelle) en reçoit alors 600.
Le 11 janvier 1665, Cavalli succède à Massimiliano Neri au poste de premier organiste
de Saint-Marc. La consécration de sa carrière arrive le 20 novembre 1668, lorsqu'il
est nommé maestro di capella, succédant à Giovanni Rovetta au poste qu'avait occupé
Claudio Monteverdi de 1613 à 1643.
Cavalli meurt le 14 janvier 1676 à Venise. Il est enseveli dans l'église de San
Lorenzo, dans la tombe de l'évêque de Pola, Claudio Sozomeno, oncle de son épouse.
N'ayant pas de descendance, il avait rédigé son testament en faveur des enfants
de son premier protecteur et de plusieurs maisons religieuses de Venise. Il a droit
à des obsèques solennelles où l'on exécute, suivant ses vœux, le requiem - Missa
pro Defunctis a otto voci reali - qu'il avait composé à sa propre intention. Son
testament stipule également que cette œuvre devait être rejouée deux fois chaque
année lors d'offices célébrés à son intention, la première fois à San Marco et la
seconde à San Lorenzo.
Une partie de ses manuscrits sera léguée à son élève préféré, Don Giovanni Caliari.
D'autres parviendront en la possession du procurateur vénitien Marco Contarini,
dont le dernier descendant, Girolamo Contarini, léguera en 1843 sa splendide collection
de partitions à la Biblioteca Marciana de Venise. C'est là que se trouvent aujourd'hui
vingt-sept opéras et la majeure partie de la production liturgique de Cavalli.
Le maître de l'opéra vénitien
On attribue actuellement à Cavalli quarante-deux drammi per musica : neuf sont d'attribution
douteuse, et vingt-six partitions seulement nous sont parvenues. Ces opéras furent
représentés pendant près de quarante années tant à Venise que sur les plus importantes
scènes italiennes et européennes : Rome, Florence, Bologne, Naples, Lucques, Vicence,
Ferrare, Gênes, Milan, Vienne, Innsbruck et Paris. Plusieurs d'entre eux obtinrent
un immense succès, dans les théâtres payants comme auprès de cours aristocratiques
: La Didone (1641), L'Egisto (1643), L'Ormindo (1644), Il Giasone (1649), La Calisto
(1652), Il Serse (1655), L'Erismena (1656), Scipione affricano (1664), Muzio Scaevola
(1665), Pompeo magno (1666).
Malgré cette reconnaissance européenne, Cavalli ne quittera qu'une seule fois Venise
: il se rendra à Paris de 1660 à 1662, à l'invitation de Mazarin, pour produire
un opéra, Ercole Amante (« Hercule amoureux »), lors des festivités du mariage de
Louis XIV et de Marie-Thérèse d'Autriche. Cet ouvrage en un prologue et cinq actes
sur un livret de Francesco Buti d'après Les Métamorphoses d'Ovide sera joué le mardi
7 février 1662, aux Tuileries, dans le théâtre des Machines construit pour l'occasion
par l'architecte Gaspare Vigarani. Ce fut le seul échec de Cavalli, causé par une
violente cabale menée par le parti anti-italien de la cour, mais aussi par Jean-Baptiste
Lully, à qui avait été confiée la composition des ballets.
Une esthétique théâtrale et lyrique originale
Les opéras de Cavalli se distinguent tout d'abord par la qualité de leurs livrets.
Les meilleurs librettistes vénitiens collaborèrent avec lui, en particulier Giovanni
Francesco Busenello (trois fois), Nicolò Minato (sept fois), Giovanni Faustini (onze
fois). Ces auteurs affectionnent les intrigues complexes et les rebondissements
imprévus, multiplient les épisodes secondaires et les personnages (La virtù de'strali
d'Amore, de Faustini, en compte 21). L'action se déroule sur plusieurs niveaux à
partir d'un canevas connu de tous, mêlant le tragique et le comique. La diversité
des scènes et des lieux autorise de rapides changements de décors et le déploiement
de machineries spectaculaires.
Cavalli est un mélodiste raffiné et original. Il ne s'adonne jamais à la virtuosité,
mais assouplit son récitatif, propose des lignes perpétuellement mélodieuses tout
en respectant les impératifs de la prosodie : le recitar cantando des premiers opéras
florentins devient grâce à lui une nouvelle forme de cantar recitando « à la vénitienne
». Il multiplie dans les scènes de courtes sections d'arie, séduisantes et facilement
mémorisables. Son langage musical est d'une rare suavité harmonique : dans ses lamenti,
il multiplie les dissonances, les chromatismes et autres effets rhétoriques. Par
ces moyens, toute l'attention du public est attirée vers le chant et l'action dramatique.
La catharsis aristotélicienne (c'est-à-dire la purgation des passions néfastes)
n'est plus le but principal des auteurs. L'émerveillement prévaut désormais : celui
de l'esprit, grâce à l'ingéniosité du livret, celui des yeux, par la multiplication
des décors et des machines, et, surtout, celui des oreilles, par la richesse des
moyens musicaux. De ce point de vue, les opéras de Cavalli permirent l'éclosion
d'une nouvelle forme de bel canto.
L'apogée de la musique liturgique vénitienne
Au cours de sa longue carrière à la Capella di San Marco, Cavalli dut composer une
abondante production liturgique, dont il ne reste que peu de traces. Outre quelques
éditions et manuscrits épars, deux principaux recueils imprimés nous sont parvenus
: les Musiche sacre concernenti messa, e salmi concertati con istromenti, imni,
antifone et sonate (Venise, 1656) et les Vesperi a 8 voci... (Venise, 1675).
À l'instar de celle de Monteverdi, la musique sacrée de Cavalli manifeste une grande
diversité de formes et de styles d'écriture. Ainsi, ses recueils mêlent des motets
de solistes avec basse continue, des psaumes pour larges effectifs polychoraux et
concertants, faisant dialoguer divers chœurs vocaux et instrumentaux.
À travers sa production religieuse, Cavalli rejoint son maître Monteverdi : il sut
allier la perfection contrapuntique de la prima prattica (ou stile antico), les
hardiesses et l'expressivité de la seconda prattica (ou stile moderno). Il fondit
ces deux références stylistiques en leur imprimant sa touche personnelle : une grâce
mélodique et une suavité harmonique qui confèrent à sa musique un charme particulier,
aujourd'hui encore inaltéré. Henry Prunières le remarquait déjà en 1931 : « Aucun
musicien de son temps ne possède au même degré que Cavalli le sens décoratif de
la musique. Si l'on peut comparer Monteverdi à Titien, on peut voir en son élève
une sorte de Véronèse. »
© Encyclopædia Universalis 2007, tous droits réservés
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