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lundi 1 janvier 2001

Jean-Baptiste LULLY
(1632 - 1687)
Copyright : ©Encyclopaedia Universalis 2007, tous droits réservés
Rédacteur : Philippe BEAUSSANT
Type du document : BIOGRAPHIE

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Prise de vue

L'œuvre et le personnage de Lully dominent largement l'histoire de la musique française de la seconde moitié du XVIIe siècle. Malgré la présence de musiciens de premier plan tels que Marc Antoine Charpentier, c'est lui qui non seulement influe, de la manière la plus forte, sur la musique dramatique de son temps, mais qui fixe pour un siècle les destinées de la musique française et, par-delà, influence certains moments importants de l'art européen.

Les rivalités qu'il a suscitées de son vivant, comme le mythe qui s'est édifié autour de sa personne après sa mort, ont longtemps faussé l'évaluation exacte de son génie, comme ils ont entraîné l'élaboration de multiples légendes déformant les perspectives et altérant les faits. Lully représente un phénomène extraordinaire de l'histoire de la musique. Il est l'un des meilleurs témoins de l'histoire du XVIIe siècle français, de son goût, de sa sensibilité. Il porte en lui certaines des contradictions de son temps, une part de sa complexité - bien plus grande qu'on ne le croit. De là provient la difficulté que l'on éprouve à le juger : comment discerner ce qui relève de l'homme de ce qui ressortit au mythe ? Son arrivisme et son opportunisme sont-ils l'expression de l'odieuse volonté de puissance d'un personnage douteux que rien n'arrête, ou de l'admirable sens de l'adaptation d'un homme qui se coule dans son siècle avec tant de souplesse, qui en épouse les tendances, qui adhère si parfaitement à ses lignes de force qu'il se confond avec lui ?

Des débuts ambitieux

Giambattista Lulli naît à Florence en 1632, six ans avant Louis XIV. Son père, Lorenzo Lulli, est meunier (sur une gravure du temps, on aperçoit au bord de l'Arno, à l'emplacement probable de la demeure familiale, la roue d'un moulin). Sur son contrat de mariage, en 1662, Lulli écrira : « Fils de Laurent de Lully, gentilhomme florentin », mais les recherches d'Henry Prunières ont définitivement effacé cette légende. Il arrive à Paris à l'âge de quatorze ans, en 1646, amené par le chevalier de Guise pour le service de sa nièce, Mlle de Montpensier, la Grande Mademoiselle, cousine du roi, qui voulait apprendre l'italien. Il passe ses premières années parisiennes dans le milieu italianisant favorisé par Mazarin et, en 1653, entre officiellement à la cour, où il apparaît comme danseur dans le Ballet de la Nuit, à la composition duquel il a participé. Sa première carrière est, en effet, à la fois celle d'un danseur, généralement bouffon, d'un violoniste et d'un compositeur de ballets. Toute sa production, à cette époque, est nettement italianisante. Son art chorégraphique semble inspiré par la commedia dell'arte, dont il joue lui-même les personnages (Scaramouche), tandis que ses compositions, avec paroles italiennes, sont d'un style nettement ultramontain : Ballet de l'Amour malade (1657), Ballet d'Alcidiane (1658), Ballet de la Raillerie (1659). On ignore ce que peut être son style et sa technique du violon à cette époque. La création de la bande des « Petits Violons » peut laisser supposer que, dans ce domaine également, il se démarque du style français des « Vingt-Quatre Violons du roi ». Pourtant, très vite, il assimile les caractéristiques du style à la française. Après avoir, avec humour, composé le « Dialogue de la musique française et de la musique italienne » du Ballet de la Raillerie, il compose des ballets de plus en plus amples et, contrairement à la tradition, y insère des pièces chantées dont il est l'auteur (Ballet des Saisons, 1661 ; Ballet des Arts, 1663 ; Ballet des Amours déguisés, 1664 ; Ballet de la Naissance de Vénus, 1665 ; Ballet des Muses, 1666 ; Ballet de Flore, 1669) ; la partie vocale se développe de plus en plus.

L'avènement de la comédie-ballet

Vers 1660, Lulli à déjà atteint la notoriété. Favori du roi, riche, il se fait naturaliser et francise son nom en Lully. En 1664 commence la collaboration de Lully avec Molière, qui va donner le jour à neuf comédies-ballets (Le Mariage forcé, La Princesse d'Élide, 1664 ; L'Amour médecin, 1665 ; La Pastorale comique, 1667 ; Le Sicilien, 1667 ; George Dandin, 1668 ; Monsieur de Pourceaugnac, 1669 ; Les Amants magnifiques, 1670 ; Le Bourgeois gentilhomme, 1670). Cette production des « deux Baptiste », comme les appelle Mme de Sévigné, débouche sur la tragi-comédie-ballet Psyché (1671), qui constitue une œuvre charnière vers l'opéra. Cette série d'œuvres représente un phénomène exceptionnel dans l'histoire du théâtre, par l'alliance de deux génies comiques complémentaires qui se sont entraidés et influencés l'un l'autre, tous deux passionnés par la comédie italienne et capables de paraître en scène : dans Le Bourgeois gentilhomme, par exemple, Molière interprétait M. Jourdain, face à Lully en Grand Muphti. D'un point de vue strictement musical, les comédies-ballets présentent de multiples intérêts. D'abord, elles permettent à Lully - mieux que ne le faisaient les ballets - d'apprendre à insérer les airs chantés et dansés dans un tissu dramatique continu (Molière a été, en ce sens, son maître). Lully intègre dans les comédies de véritables séquences, pastorales (dans Georges Dandin, Le Bourgeois gentilhomme) ou bouffonnes (turquerie du Bourgeois gentilhomme). Par ailleurs, tous les styles vocaux apparaissent dans les comédies-ballets : dès La Princesse d'Élide, les premiers essais de récitatif sont déjà parfaitement constitués. Une place à part doit être réservée aux Amants magnifiques (1670). Écrite sur un canevas proposé par le roi, cette œuvre prétend offrir toutes les formes de divertissement imaginables : les tons y sont en effet très divers, et on peut y découvrir de nombreuses tentatives qui se réaliseront pleinement dans l'opéra ; l'air d'Éole préfigure celui d'Alceste, l'air « Dormez, beaux yeux » fait le lien entre celui de l'Orfeo de Luigi Rossi et les nombreux « sommeils » qu'on trouvera, largement développés, dans Atys, Armide... © Encyclopædia Universalis 2007, tous droits réservés

La tragédie lyrique

À cette date, Lully est surintendant et compositeur de la Chambre (depuis 1661) ; il a épousé, en 1662, Madeleine Lambert, fille du compositeur Michel Lambert. Fort de l'appui du roi et de Colbert, Lully songe désormais à la création d'un genre nouveau, la tragédie lyrique, forme francisée de l'opéra italien. Pierre Perrin et Robert Cambert ont créé en 1669 l'Académie royale de musique où, en 1671, ils font triompher la pastorale Pomone (musique de Robert Cambert). Leur mauvaise gestion les ayant conduit à la faillite, Lully rachète en 1672 le privilège pour lui seul, devient directeur de « tout le théâtre en musique », évinçant Molière, avec qui la rupture est consommée en 1672. Avec la collaboration quasi exclusive de Philippe Quinault comme librettiste (excepté pour Psyché, Bellérophon et Acis et Galatée), il composera, de 1673 à sa mort, en 1687, pratiquement un opéra chaque année : Cadmus et Hermione, 1673 ; Alceste, 1674 ; Thésée, 1675 ; Atys, 1676 ; Isis, 1677 ; Psyché, 1678 ; Bellérophon, 1678 ; Proserpine, 1680 ; Persée, 1682 ; Phaéton, 1683 ; Amadis, 1684 ; Roland, 1685 ; Armide, 1686 ; Achille et Polyxène, inachevé, 1687. © Encyclopædia Universalis 2007, tous droits réservés

Un génie novateur

Lully a opéré une sorte de synthèse entre les différents genres pratiqués en France - ballet de cour, tragédie, tragédie en musique (ce genre mixte où une musique de scène complète le spectacle), pastorale (le genre à la mode au milieu du siècle), comédie même -, avec un apport non négligeable venu des opéras italiens donnés en France grâce à Mazarin : l'Orfeo de Luigi Rossi, représenté en 1647, le Xerse et l'Ercole amante de Pier Francesco Cavalli, représentés en 1662 avec d'ailleurs des intermèdes dansés de Lully lui-même. Du ballet de cour, la tragédie en musique a hérité le divertissement dansé et chanté qui figure obligatoirement à chaque acte (fête pastorale, royale ou nautique, ballet infernal, pompe funèbre, grand ballet final...). L'ingéniosité du librettiste doit le relier à l'action, mais il constitue un ensemble cohérent et clos sur lui-même. On y trouve toutes sortes de danses (danse pure ou danse d'action), des airs à forme fixe (issus de l'air de cour ou de la danse chantée) et des chœurs. De sa rivalité avec la tragédie déclamée, la tragédie en musique a hérité un style récitatif qui cherche à transcrire musicalement la récitation tragique, et c'est en regard de cet idéal qu'il acquiert une grande importance. Mais, tandis que le récitatif italien tend à se séparer progressivement de toute forme chantée réellement mélodique (ce qui aboutira, à la fin du XVIIe siècle, à la division recitativo/aria), le récitatif de Lully reste à mi-chemin entre une déclamation chantée et l'air. En outre, loin d'être, comme le recitativo secco des Italiens, une part sinon négligeable, du moins secondaire, de l'opéra tout entier orienté vers l'épanouissement de l'aria, le récitatif lulliste est la partie la plus importante de l'œuvre, et elle en est la plus soignée. Plus mélodique que le recitativo italien, il se distingue malaisément de l'air : en France, à partir de Lully, on appellera air un moment de récitatif plus chantant, qui correspond généralement à un moment particulièrement intense de l'action dramatique (adieux de Cadmus à Hermione, fureur d'Armide...). Tous les stades intermédiaires entre la stricte déclamation chantée, adaptée à la prosodie française, et l'air proprement dit se succèdent sans solution de continuité dans l'opéra lulliste : les passages de l'un à l'autre sont souvent insensibles. Une maturation progressive est toutefois sensible, depuis Cadmus et Hermione, où la langue musicale est encore un peu sèche, jusqu'à Amadis, Roland et Armide, où se développe le récitatif accompagné par l'orchestre (fureur d'Armide). Si la tragédie en musique s'est voulue une véritable tragédie (Charles Perrault, dans sa Critique de l'opéra, pense pouvoir mettre sur le même pied l'Alceste de Lully et celle d'Euripide, voire Andromaque ou Bérénice), elle s'en distingue par son goût du spectacle et du merveilleux, héritage encore du grand ballet, et aussi de la tragédie en machines. L'importance de la décoration, des costumes, la multiplication des effets de machineries (vols de dieux, monstres, apparitions, transformations et métamorphoses...) témoignent de ce goût, qui existe dans l'opéra italien, mais que la tragédie en musique a porté en France à un degré inégalé de somptuosité. © Encyclopædia Universalis 2007, tous droits réservés

Un compositeur accompli

Lully est par ailleurs un maître de l'orchestre. À l'écriture encore un peu raide, mais d'une grande clarté, de ses ballets, il substitue peu à peu une construction beaucoup plus variée, où se juxtaposent l'écriture à cinq parties de l'orchestre et des passages concertants à trois voix, hérités de la tradition concertante italienne. Il développe par moments une écriture évocatrice (sommeil de Renaud dans Armide, symphonies guerrières ou pastorales). Il a sinon créé, du moins réglé l'ouverture à la française (lent et pointé, vif et fugué, avec souvent reprise d'un mouvement lent) et donné à la passacaille ou à la chaconne une extension remarquable, faisant d'elles, par leur dimension et leur richesse inventive, les premières grandes pages symphoniques. L'influence de Lully a été considérable. Joué en France jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, le cadre de la tragédie lyrique fixé par lui restera pratiquement inchangé jusqu'à Gluck. La forme de l'ouverture à la française se répandra sur toute l'Europe, jusqu'à Telemann et Bach. Ses disciples, tel Georg Muffat, exporteront la manière de « l'incomparable M. de Lully ». Bien que ses fonctions n'aient pas comporté la composition d'œuvres religieuses, Lully est également l'auteur de grands motets (Miserere, 1664 ; Te Deum, 1677 ; De Profundis, 1683 ; Dies irae...) où se fixe le genre déjà élaboré par Henry Du Mont et Pierre Robert. Lully s'y montre moins original, mais non moins inspiré. Une série de petits motets à deux et trois voix, plus intimes et d'une écriture plus italienne (bien que composés, semble-t-il, à la fin de sa vie), élargissent encore la palette du compositeur préféré de Louis XIV. © Encyclopædia Universalis 2007, tous droits réservés

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Philippe BEAUSSANT

Directeur de l'Institut de musique et danse anciennes de l'Ile-de-France, conseiller artistique du Centre de musique baroque de Versailles.

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